Le vide, en 400 mots
Save the Newspaper!
L'an zéro pour le journalisme
J'ai le même sentiment à propos du journalisme aujourd'hui qu'à propos de l'informatique dans les années 70. Bien sûr, nous avions des manuels et des professeurs, des projets et des notes, mais il y avait aussi une opportunité d'inventer la matière tout en l'apprenant. L'informatique semblait être le meilleur choix parce qu'il n'y avait pas de gens plus âgés arc-boutés devant des portes destinées à refuser l'entrée à des gens jeunes et ambitieux. C'est une des raisons pour lesquelles je me suis dirigé vers l'informatique. Je me sentais tout autant attiré par les médias, en tant qu'étudiant de troisième cycle, mais je ne suis pas allé dans cette direction parce que j'ai senti, intuitivement, que je passerais ma carrière à escalader une échelle et qu'au moment d'approcher du sommet, l'échelle se désintègrerait. Le meilleur moyen de compter pour les médias, me semblait-il, était l'informatique. Cette intuition s'est révélée correcte. Aujourd'hui, 2010, c'est l'an zéro pour le journalisme comme 1970 marquait l'aube de l'informatique moderne.
Dave Winer, Émile de Girardin et l'avenir de la presse
Dave Winer explique pourquoi les journaux devraient devenir des plateformes de blogging pour leurs lecteurs :
Pourquoi les entreprises de médias devraient-elles héberger les blogs des membres de leur communauté ? Parce que le business des entreprises de médias, c'est l'information. La recueillir, la trier, l'organiser, la mettre à jour et recommencer. Les gens ont une formidable soif d'informations nouvelles, aujourd'hui plus encore que jamais, et chaque jour un peu plus. Il est ridicule que les organisations chargées de recueillir l'information soient en train de rétrécir à une époque où la demande pour ce qu'elles font est si forte.
- Pour le recueil d'informations, des services comme Twitter ou YouTube autorisent le recours au "journalisme citoyen".
- Pour le tri et l'organisation, les lecteurs de flux RSS et des applications comme Google Docs ou Ulysses doivent permettre au journaliste de mieux gérer ses sources et son travail d'écriture.
- Pour la publication et l'actualisation de l'info, le blog est devenu, en quelques années, un standard de présentation repris même par les "pure players" de la presse en ligne.
En France, l'industrie du journalisme repose sur une base essentiellement fausse, c'est-à-dire plus sur les abonnements que sur les annonces. Il serait désirable que ce fût le contraire. Les rédacteurs d'un journal ont d'autant moins de liberté de s'exprimer que son existence est plus directement soumise au despotisme étroit de l'abonné, qui permet rarement qu'on s'écarte de ce qu'il s'est habitué à considérer comme des articles de foi.
De l'art de la citation tronquée
Les déficits ne sont pas un problème s'ils sont bien gérés. S'ils sont bien gérés, le retour sur investissement est bien supérieur au coût du capital dépensé. Mais si nous les dépensons avec la guerre en Afghanistan et les plans de sauvetage pour les banques, alors là nous avons un problème.
Le Monde contre Google
D'un autre côté, la position des moteurs de recherche, Google en tête - l'immense majorité des internautes français entrent sur la Toile avec lui -, devient intenable. Depuis des années, Google profite de contenus qu'il n'a pas créés et qui ne lui appartiennent pas : musiques, films, livres, presse, produits audiovisuels... Google ne paie presque rien et il rend les contenus gratuits. Pire, il capte des pages de publicité, et donc des revenus, qui devraient aller à d'autres. Le résultat est ravageur : hormis le cinéma, qui se porte bien - la magie de la salle opère toujours -, la musique est sinistrée, la presse souffre, le livre est menacé.
Iran : Comment les images de la révolution sont diffusées
Brett Soloman est le directeur exécutif d'Access, une organisation apparue suite aux élections iraniennes de juin 2009 et qui joue un rôle prédominant dans la collecte, le tri et la diffusion des vidéos qui nous parviennent d'Iran depuis six mois.
Parfaite illustration de la dimension démocratique de l'économie de l'information qui naît sous nos yeux, le travail sans relâche de Brett et de ses équipes doit nous rappeler que les droits et libertés fondamentaux dont nous avons hérité doivent être défendus comme la prunelle de nos yeux et ne sauraient souffrir d'aucun compromis, en ligne comme dans nos rues.Le texte ci-dessous est issu d'un billet publié par Brett le 29 décembre 2009 sur le blog CitizenTube, dédié aux informations politiques, sociales et d'actualité sur YouTube. Il a été traduit par mes soins avec son autorisation.La révolution en images
par Brett Soloman
Malgré toutes les tentatives du régime iranien de détruire l'opposition de la rue, il ne parvient pas à arrêter le flot des vidéos en provenance d'Iran. Nous travaillons 24 heures sur 24 pour maintenir les vannes ouvertes — et au point où nous en sommes, il est implacable.Les images de manifestations dans la rue, de manifestants blessés et de la police secrète changeant de camp sont sur les téléviseurs, les téléphones portables et les écrans d'ordinateur du monde entier. Les images de cette semaine témoignent non seulement de la résilience du Mouvement vert (le mouvement démocratique iranien), mais aussi du pouvoir réel de la vidéo pour propager la dissidence sur place.Il nous permet, en Iran et au dehors, de nous assurer que le mouvement de contestation demeure vivant, qu'il est actif, et de voir comment le régime y répond. Notre engagement pour la justice est enregistré de façon aussi limpide que leur brutalité.Notre organisation, accessnow.org, œuvre pour la sauvegarde des vidéos de contestation comme celles ci-dessous contre la censure et les autres formes de manipulation du trafic internet par les autorités iraniennes. Voici quelques-unes de celles publiées par un membre de notre équipe, Onlymedhi, sur sa chaîne YouTube. C'était la quatrième chaîne la plus consultée au monde après les manifestations de dimanche :En ce moment même, notre équipe se relaie jour et nuit pour mettre à disposition et agréger les contenus. Nous recevons des vidéos par divers contacts de confiance en Iran — des activistes, des journalistes licenciés, des gens dans la rue. Pour certains, c'est un risque de se connecter et d'envoyer de tels fichiers. Les e-mails accompagnant les vidéos décrivent l'urgence de diffuser ces images. Nous les authentifions, vérifions leur localisation, les dates d'enregistrement et les éventuels risques de sécurité relatifs à leur publication.Rendre accessible au monde entier une vidéo importante, c'est être à la fois un défenseur des droits de l'homme et un diffuseur. Regardez cette vidéo (attention : images extrêmement violentes) :D'autres vidéos que nous trouvons, taguées "Iran" ou "Green Mouvement", doivent absolument être vues par le monde, mais sont cachées parmi les vidéos de Britney Spears et Kanye West. Ce processus est laborieux mais important. Par exemple, la publication de la vidéo ci-dessous, montrant la brutalité du régime, écrasant sans pitié un citoyen innocent, aurait eu lieu dans l'indifférence générale sans YouTube :Notre tâche est aussi de propager. Les vidéos sont téléchargées sur les sites de médias sociaux comme Facbeook et sur des sites iraniens clés comme balatarin.com et rahesabz.net. La plupart des gens qui visionnent les vidéos que nous publions sont situés en Iran — ils agissent comme les garde-corps d'une communauté pour laquelle toutes les sources traditionnelles d'actualités indépendantes sont coupées. Nous convertissons également les vidéos au format 3GP. Ceci permet aux vidéos d'être visionnées sur les téléphones mobiles et partagées via Bluetooth en Iran.Les vidéos exclusives que nous recevons et publions font la une des bulletins d'information sur CNN, la BBC et dans le New York Times. Ces vidéos aident à changer les décisions politiques de par le monde. La condamnation par Obama de "la suppression violente et injuste de citoyens iraniens innocents" s'est trouvée consolidée par les images incontestables. Les gouvernements du monde entier commencent enfin à se rallier.En raison de la nature de ces vidéos, et en raison de la censure et des autres formes de manipulation du trafic internet menées par le gouvernement iranien, il s'agit d'un processus extrêmement sensible.La lutte a lieu dans les rues, mais, dans un cercle vertueux, non seulement les vidéos rapportent ce qui s'est passé, mais elles constituent les fondations de chaque prochaine étape du combat pour la justice.Brett Soloman
Directeur exécutif
Access
Le cercle vicieux des aides à la presse
Gros coup de nerfs de Thierry Crouzet, en réaction à la publication par le Monde du montant et de la répartition des aides publiques à la presse en ligne.
Le principe même des aides d'État à la presse est plus que discutable dans une démocratie. Plus la production et le partage de l'information se démocratisent, moins cette anomalie semble justifiée. Surtout si on jette un œil aux habitudes étatiques en matière de critères de sélection.
Économiquement, il s'agit du versement d'une rente basée au mieux sur des critères de fond et au pire sur l'appartenance à une corporation, à un sérail. Comme toutes les aides de ce type, cette rente retarde l'adaptation de la presse française à l'économie de l'information et du lien. C'est un cercle vicieux : la subvention masque le retard économique ; retard qui, générant des déficits, augmente la dépendance à la subvention. Comment sortir de l'ornière ? Mieux vaut ne pas compter sur l'État : qu'il décide de supprimer les aides à la presse (ou refuse de les accorder à la presse en ligne), et il sera accusé de mettre à genoux ses contre-pouvoirs. Ce sont les entreprises de presse éligibles qui détiennent la solution de leur survie sur le long terme : ne pas demander d'aides publiques, serrer les dents et être inventif. Et faire avaler la pilule à ses investisseurs.La meilleure phrase que j'aie lue ce soir
En relation directe avec le billet précédent, encore tout chaud :
On avait coutume de dire que le journalisme était le "premier brouillon de l'histoire". Les journalistes citoyens ont toutefois supplanté les médias traditionnels, dans les moments de tumulte et de crise, et sont devenus les narrateurs authentiques du "premier brouillon" que les médias de masse doivent maintenant citer afin de pouvoir conserver toute pertinence. — Al Giordano.
(Source : Andrew Sullivan)
Le régime de la presse en ligne n'est pas affaire de décret
Éric Mainville s'est fendu d'un très intéressant billet sur le décret du 29 octobre 2009 (tout frais, donc), censé fixer les critères permettant de rattacher un site d'information en ligne à la catégorie juridique des "publications et agences de presse". Ainsi donc, pour bénéficier de ce régime avantageux, les sites d'information doivent essentiellement respecter des critères relatifs... aux contenus.
L'affaire est de la plus grande importance, dans un pays où la multiplication des statuts n'est pas vécue comme une rupture permanente d'égalité, mais comme une garantie renouvelée de liberté. En outre, qui dit "publications et agences de presse" dit, à terme, application du régime fiscal de publications de presse. Éric s'est concentré, comme les trois non moins excellents billets qu'il cite, sur l'interprétation à donner à l'un des critères énumérés par le décret :"Sur les espaces de contribution personnelle des internautes, l'éditeur met en œuvre les dispositifs appropriés de lutte contre les contenus illicites. Ces dispositifs doivent permettre à toute personne de signaler la présence de tels contenus et à l'éditeur de les retirer promptement ou d'en rendre l'accès impossible."
Il est vrai que le texte est assez mal rédigé pour qu'il soit impossible de dire, sans l'ombre d'un doute, s'il est ou non nécessaire que le site d'information modère les commentaires pour obtenir le statut de publication de presse. De même, la question de savoir si une telle modération doit être réalisée, le cas échéant, à priori ou à postériori est totalement laissée de côté.
Mais ces considérations, néanmoins valides et fort éclairantes, masquent un problème bien plus sérieux posé par ce décret : celui de sa constitutionnalité. Le contrôle de la légalité et, en l'occurrence, de la constitutionnalité des décrets relève de la compétence de la justice administrative, pour laquelle un texte comme celui qui nous intéresse constitue de la chair à canon. En effet, l'article 34 de la Constitution dispose que c'est à la loi — et non au décret — qu'il revient de fixer les règles concernant notamment "les droits civiques et les garanties fondamentales accordées aux citoyens pour l'exercice des libertés publiques ; la liberté, le pluralisme et l'indépendance des médias".Dans la mesure où ce décret impose aux sites d'information en ligne une série de contraintes afin de bénéficier du régime des publications de presse, il me semble bien que les deux catégories citées en gras ci-dessus sont concernées :- En ce qui concerne les éditeurs de ces sites, c'est bien la liberté et l'indépendance des médias qui est en jeu ;
- S'agissant des commentateurs, la mise en œuvre d'un système permettant de retirer ou de rendre inaccessibles les "contributions personnelles des internautes" relève nécessairement de l'exercice des libertés publiques.
Les mêmes considérations valent, avec peut-être plus d'évidence encore, pour certains autres critères cités par le décret. Florilège :
5° Le service de presse en ligne met à disposition du public un contenu original, composé d'informations présentant un lien avec l'actualité et ayant fait l'objet, au sein du service de presse en ligne, d'un traitement à caractère journalistique, notamment dans la recherche, la vérification et la mise en forme de ces informations ;
6° Le contenu publié par l'éditeur du service de presse en ligne présente un caractère d'intérêt général quant à la diffusion de la pensée : instruction, éducation, information, récréation du public ;
7° Le contenu publié par l'éditeur ne doit pas être susceptible de choquer l'internaute par une représentation de la personne humaine portant atteinte à sa dignité et à la décence ou présentant la violence sous un jour favorable ;
Contrôle du type des contenus, de leur destination, des objectifs poursuivis, de la décence et de la dignité même : tout y est.
Or, on vient de le voir, la liberté des médias et l'exercice des libertés publiques relèvent du domaine exclusif de la loi. Si le gouvernement veut y toucher, que ce soit pour des raisons d'aménagement fiscal ou de lutte contre les "contenus illicites" ou que sais-je encore, il doit en passer par le vote d'une loi au Parlement. Pas par la signature d'un décret mal pensé par tel conseiller trop zélé, mal rédigé par tel technocrate mal inspiré, et signé par tel ministre en service commandé. Il en va du respect de la Constitution, et donc des valeurs démocratiques.