Nicolas Anelka, l'expatriation et la trace du nationalisme

À 17 ans, Nicolas Anelka s'est vu offrir, en raison de son talent, l'opportunité d'exercer la liberté de circulation garantie par le droit communautaire. Encore adolescent, il a quitté la France et le club de football du Paris Saint-Germain pour l'Angleterre et Arsenal. Aujourd'hui âgé de 30 ans, sous contrat avec Chelsea après être notamment passé par l'Espagne et la Turquie, il habite Londres, paie probablement l'essentiel de ses impôts au titre de la loi fiscale anglaise, et a certainement adopté, le temps faisant son œuvre, le mode de vie et certaines dispositions d'esprit de son pays de résidence.

Dans une interview donnée à 20 minutes, Anelka fait état, avec ses mots, sans ambages, de ce qu'il est plutôt satisfait de cette situation et que, pour cette raison, un retour définitif en France ne lui paraît pas franchement envisageable dans un futur proche :

Quand tu as vécu et joué à l’étranger, tu ne peux plus revenir en France. (...) En France, il y a un problème avec l’argent. (...) J’aimerais bien habiter en France, mais ce n’est pas possible. On sait pourquoi, niveau fiscalité... Si je veux rouler en grosse voiture, je suis regardé différemment. J’aime bien aller à Paris, c’est ma ville. Mais quand je sais que je peux repartir. (...) Si certains sont choqués tant pis. Mais la France, c’est un pays hypocrite.

La réaction ne se fait pas attendre : trois jours plus tard, il se trouve un professeur autoproclamé pour lui administrer, avec la modestie exaltée du souverainiste, un "Petit cours d’instruction civique". Mon ami Aster, par qui j'ai eu vent de l'épisode, ne s'est pas gêné pour dire ses quatre vérités à ce prof d'identité nationale et à ses suiveurs en tout genre aux motivations parfois ombrageuses. À ses arguments de premier ordre, j'aimerais en ajouter deux, issus de l'expérience.

La forme quelque peu brutale mise à part, les propos incriminés relèvent, chez les expatriés, du lieu commun absolu. Nicolas Anelka n'a pas envie de payer plus d'impôts, et n'apprécie pas le regard que portent certains de ses compatriotes sur les signes extérieurs de sa réussite. La belle affaire. À l'étranger, subir ce refrain pour la dix-millième fois fait partie du lot des Frenchies "historiques" à l'heure d'accueillir un nouvel "expat", ou de retrouver un ami rentrant d'un séjour prolongé au pays. Dans tous les autres cas, l'échange de tels clichés entre deux Français expatriés témoigne généralement de la vacuité de leur discussion ; on n'a pas grand chose en commun, mais on est assez bien élevé pour faire semblant.

Précisément en raison de leur banalité, les déclarations d'Anelka sont symptomatiques d'un problème propre au "modèle social français" : il décourage les hauts revenus. Il les fait fuir, même. Ceux qui peuvent échapper à son emprise, simples expatriés comme super-privilégiés (célébrités, sportifs de haut niveau, grandes fortunes, etc.), ne s'en privent pas, quoi que l'on pense de cette attitude. Les plus défavorisés profitent du système, au moins sur le court terme et de prime abord (sur le long terme, et en termes de situation nette, il est probable qu'ils en soient captifs plutôt que bénéficiaires). Mais ce sont les classes moyennes qui prennent le vrai "coup de gourdin" derrière la tête, puisqu'elles sont mathématiquement perdantes et sans réelle possibilité d'alléger leur fardeau. Or, c'est précisément parmi ces dernières que le désir d'expatriation est le plus fort.

Dans ces conditions, les Français de l'étranger doivent-ils être considérés comme des "antipatriotes", au prétexte que leurs revenus échappent largement au fisc français — et qu'ils ont l'honnêteté de s'en satisfaire ? Faut-il leur demander de choisir entre la double-imposition et leur passeport parce qu'ils ont décidé de vivre en dehors des frontières nationales ? Derrière les poncifs socialisants, c'est bien de la terre qu'il est question. Sous l'autosatisfaction d'une leçon d'éducation civique récitée de bon cœur, on décèle, encore fraîche, la trace du nationalisme.

Profiter d'une déclaration décomplexée, brute de décoffrage et pour tout dire un peu maladroite pour exhiber ses brevets de patriotisme et de responsabilité civique, c'est facile, et, par les temps qui courent, ça peut rapporter gros. Il est plus difficile, en revanche, d'analyser la situation avec un minimum de sang-froid — et surtout de réfléchir à la meilleure façon de réformer un modèle à bout de souffle.
Monday, December 28, 2009 — 7 comments
Dec 29, 2009
falconhill said...
Je déteste Nicolas Anelka et ce qu'il représente... Dire qu'aujourd'hui, il est de ceux qui représentent notre équipe de France...
Soupir
Dec 29, 2009
Rubin Sfadj said...
Tu n'aimes pas le personnage, c'est ton droit. Mais y'a rien de méchant derrière ce qu'il raconte là. Et puis son amertume s'explique aussi par son retour raté en 2000...

Après, sur le plan du foot, vu son niveau actuel, il a pas volé sa place de titulaire en équipe de France.

Dec 29, 2009
falconhill said...
Comme c'est mon droit de ne pas aimer le personnage de Raymond Domenech, et de ne pas être surpris de voir que ces deux personnages s'entendent bien...

Après, coté foot, je préfererai toujours une équipe un peu moins forte avec des gens moralement chouettes, qu'une équipe de star avec des types à la Benzema, Anelka, Diaby... Mais comme tu dis, c'est mon choix.

Mais c'est vrai, je n'aime pas Anelka aussi parce que je n'ai pas apprécié ce qu'il a dit et été dans sa jeunesse. Je lui admet le fait d'avoir muri, et même changé. En plus d'être un excellent footballeur.

Bonne journée

Dec 29, 2009
Paul said...
C'est national, tout en étant quand même socialiste. Comment ça j'ai atteint un point godwin ? ;-)
Dec 29, 2009
Mathieu L. said...
C'est assez marrant, ce débat. Il y a deux choses qui me viennent à l'esprit en lisant ton billet.

La première est que je me demande toujours pourquoi on attend d'un footballeur qu'il fasse des remarques profondes sur la vie politique et sociale de notre pays (ou de n'importe quel pays d'ailleurs). Ce qui est plus gênant, c'est quand un homme politique important utilise les mêmes arguments qu'Anelka.

La deuxième est une appréciation de valeurs. Pour un riche, vivre partout est facile et sans difficulté. De plus, il existe en France une multitude de système pour échapper à l'imposition quand on est riche, et je me demande pourquoi Anelka n'en profite pas. Pour les classes moyennes, je ne suis pas certain que la vie à l'étranger soit toujours plus facile. Certes, tu paies moins d'impôts, mais tu paies ce dont tu as besoin d'autre façon. Aux Etats-Unis, par exemple, l'imposition est faible, mais lorsqu'on voit ce qu'un foyer moyen crache en assurances diverses, en école, pour la retraite, le coût est au moins équivalent.

Évidemment, on peut se dire que cet argent ne va pas à l'État et aux ordures socialistes qui le dirige, mais vit-on mieux pour autant ?

Dec 29, 2009
Didier Goux said...
Bah... tout va bien, ne vous mettez pas martel en tête ! Pour l'instant, il engrange du blé et, quand les articulations commenceront à se rappeler à son bon souvenir, il se recyclera comme Thuram : dans l'antiracisme institutionnel. Et, de Suisse ou d'Angleterre, voire de Monaco, il expliquera pour vingt ou trente mille euros la conférence, aux petits blacks des banlieues, qu'ils sont (et lui aussi) des Français à part entière. Tout baigne, mes enfants, tout baigne...
Dec 29, 2009
Rubin Sfadj said...
@Faucon : Bien sûr. Je trouve ça même sain et honnête. Après, ce sont des gens qu'on ne connaît pas personnellement. Peut-être leur image publique n'est-elle pas toujours fidèle à leur personnalité privée.

@Paul : Toi tu vas avoir des problèmes !! ;-)

@Mathieu : Ma première réaction a été exactement la même que la tienne ! D'accord aussi en principe sur la seconde. Ce qui me révolte, c'est qu'au final seuls certains "privilégiés" (ne te sens pas visé, lol) conservent leur liberté de choix, au détriment des autres.

@Didier : Je connais pas le garçon personnellement, mais ça ne m'a pas l'air d'être son genre. Rassurez-moi tout de même : vous ne remettez pas en cause la nationalité d'Anelka, de Thuram et des "petits blacks des banlieues"?

 
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