Il est peut-être un peu tôt pour tirer de grandes conclusions, mais en tout cas le mouvement semble bien amorcé : depuis deux jours, la petite communauté du Twitter français (pas mal d'entrepreneurs, quelques communicants, et surtout des blogueurs) migre en masse vers Friendfeed. Tout le monde se pose des questions, bien sûr. Mais ça n'empêche pas de suivre le mouvement, comme le note parfaitement Authueil :
Si on veut faire partie de la "communauté numérique", c'est indispensable d'y être présent et en plus, d'être bien connecté.
J'identifie deux principales raisons à la rapidité et au succès de cette migration. Mais avant de les exposer, si vous n'avez pas suivi l'histoire depuis le début, je vous conseille les billets suivants : celui d'Éric Mainville, celui de Narvic, et celui de Stanislas Jourdan. Ces trois-là font partie des meneurs de la communauté française naissante de Friendfeed.
Première raison : la richesse de la plateforme Friendfeed
Cette première raison saute aux yeux dès le premier contact avec l'interface : à côté de Friendfeed, Twitter c'est la préhistoire — à tel point que l'on se demande si Friendfeed n'est pas trop riche en fonctions, trop paramétrable par rapport à la simplicité de Twitter. Mais on se prend très vite au jeu. Le système place la notion de conversation au centre de l'expérience utilisateur. Dès lors, il suffit de quelques minutes pour commencer à commenter et re-commenter les messages des uns et des autres, pour rejoindre tel ou tel groupe de discussion, et pour partager ses trouvailles.
Tous les utilisateurs de Twitter connaissent, dans les premiers instants de leur expérience, ce moment où on se sent un peu seul devant son écran, sans followers pour recevoir ou répondre à ses tweets. On a l'impression de parler à un mur. Sur Friendfeed, rien de tout ça, puisqu'il n'y a même pas besoin de publier un message à part entière pour participer : on peut se contenter de rejoindre tel ou tel groupe, et commenter les discussions déjà en cours.
Cette particularité fait de Friendfeed un outil de buzz sans précédent, comme je le faisais remarquer hier soir au sénateur Alain Lambert :
En parlant de richesse et de fonctionnalités, vous avez vu ce que je viens de faire ? Je viens d'intégrer une conversation Friendfeed à un billet. Vous pouvez ainsi participer à cette discussion sans quitter la page. Et bien sûr, cet extrait est mis à jour au fur et à mesure que la conversation se développe sur Friendfeed. C'est très simple à faire, et ça permet de décupler l'audience de ses billets. Tout bénef pour les blogueurs.
Deuxième raison : la communauté française est assez restreinte
Aussi puissant et engageant que soit tel ou tel réseau social, son succès repose au final sur l'assurance pour chaque nouvel utilisateur d'y retrouver un nombre suffisant de ses amis ou contacts. Le meilleur exemple, c'est Facebook, récemment qualifié de "panier à homard avec vos amis comme appât". Juste pour clarifier l'idée, dans cette affaire le homard c'est vous.
Conséquence logique : une fois qu'un utilisateur a pris ses aises sur un réseau social (c'est-à-dire qu'il y retrouve les contacts qui comptent pour lui), il a très peu d'intérêt à changer de crèmerie. C'est pour cette raison que Facebook n'a virtuellement aucun concurrent sérieux sur son marché, celui du très grand public. Ou encore que Twitter, première plateforme historique de microblogging, a successivement enterré un paquet d'alternatives parfois mieux pensées ou plus ouvertes : pour qu'un utilisateur donné migre durablement, il faut que tout son cercle d'amis en fasse autant. Sans un effet d'entraînement rapide et puissant, et donc un gros gros coup de buzz, c'est perdu d'avance.
Cet effet d'entraînement, Friendfeed n'en a pas encore bénéficié aux États-Unis, malgré le soutien de Robert Scoble, l'un des premiers à avoir reconnu les avantages de la plateforme. Les raisons ? c'est justement Scoble qui les a le mieux identifiées : interface encore trop complexe pour le grand public, bruit incessant généré par le flux de commentaires, clonage systématique des innovations par Facebook, et surtout... les stars n'y sont pas encore.
Or, la plupart de ces réserves ne s'appliquent pas, ou du moins pas aussi radicalement, s'agissant de la communauté française sur Twitter :
- La complexité de l'interface n'est pas vraiment un problème : l'écrasante majorité de la communauté soit travaille dans les nouvelles technologies, soit tient un blog. Friendfeed, à côté, c'est du gâteau.
- Le blogueur de base ne craint pas le bruit : au contraire, il le recherche. Surtout le blogueur politique, et surtout le blogueur français. Regardons la réalité en face : nous n'aimons rien autant que les polémiques interminables par commentaires interposés. À cet égard, Friendfeed, c'est Disneyland !
- Le clonage par Facebook n'a strictement aucune importance : comme je l'ai conjecturé hier, Twitter lui-même est en train de devenir trop "grand public" pour les happy few de la blogosphère française, avec l'arrivée en masse des journalistes et des ministres. Alors Facebook, vous n'y pensez pas. C'est pour le petit peuple.
- Enfin, la blogosphère française n'a pas besoin de stars. Ou plutôt, comme tout bon nid de geeks, elle a les siennes propres : les influents. En l'occurrence, il a suffi d'une initiative de Narvic, relayée avec enthousiasme par Éric, et le tour était joué.
Je m'arrête ici pour cette fois-ci. Mais il y a beaucoup plus à dire, et à échanger, sur le sujet. Pourquoi ne pas continuer la discussion... sur Friendfeed ?

C'est de l'alchimie psycho-médiatique du panurgisme ; intéressant, et futile, non ?