L’art discret de la contextualisation journalistique

Je suis peut-être un grand naïf, mais la différence de traitement de l’information entre la presse française et les publications étrangères n’a jamais cessé de m’étonner. Même lorsque le sujet de l’article relève du domaine factuel le plus aride, je suis souvent frappé par les efforts de “contextualisation” auxquels se livrent, parfois sans même s’en rendre compte, nos journalistes.

Un exemple, avec un fait objectif comme ligne de départ :

L’INSEE a enregistré une baisse de 1,7% de la production industrielle française en juin 2010.

Sur cette base, déjà, les titres sont différents selon que l’on se situe d’un côté de la Manche ou de l’autre : pour le Figaro, il s’agit de simplement de  “Mauvais chiffres pour la production industrielle en juin” ; le Financial Times, lui, indique beaucoup plus brutalement que “La production industrielle française chute”.

D’entrée, le ton est donc donné. Pour les uns, la situation est simplement “mauvaise” ; mais on est en période de crise, alors de quoi s’étonne-t-on ? et puis c’était déjà mauvais avant, alors bon… Pour les autres, il s’agit d’une “chute” ; comprendre, la production n’est pas simplement mauvaise : elle est plus mauvaise qu’avant.

Passons aux articles eux-mêmes. Dès le début, le Figaro nous rappelle justement que ces mauvais résultats interviennent “après une hausse en mai”, où les chiffres étaient même “bons”, nous dit-on au paragraphe suivant. Le Financial Times, au contraire, enforce immédiatement le clou : en juin, la production française a “plongé”, signe d’une “croissance en berne” en comparaison à une “Allemagne résurgente”.

Ainsi donc, l’introduction creuse encore le fossé entre les deux perceptions. Côté français, l’information est replacée dans le contexte d’un précédent mois satisfaisant. Côté britannique, c’est le voisin allemand, apparemment en pleine reprise, qui sert de repère.

Même les citations d’expert sont totalement différentes. Chacun pioche où il le préfère. L’économiste cité par le Figaro, employé par une entreprise pharmaceutique, va jusqu’à parler d’une “dynamique conjoncturelle positive”. Les chiffres de juin sont mauvais, mais relèvent peut-être de l’incident de parcours, dans un contexte “positif”. Celui choisi par le Financial Times, un Français qui officie à la Société générale, parle plutôt de “mauvaise surprise”, et s’inquiète de voir la “croissance en berne avant même que les ajustements budgétaires [comprendre, la rigueur] n’aient fait leur effet”.

En fin d’article, le Figaro achève de convaincre son lectorat en mentionnant que sur le second trimestre 2010, la production industrielle française a tout de même augmenté de 0,8%. Hélas, la comparaison offerte par le Financial Times dès le troisième paragraphe remet cruellement en cause cette appréciation : au second trimestre 2010, la production française a certes augmenté de 0,8%, mais cette donnée est à comparer avec les 5,4% affichés par l’économie allemande.

Tandis que le Figaro termine sur une dernière bonne note — la hausse de la production manufacturière, signe que tout n’est décidément pas gris dans le ciel français —, le Financial Times rappelle pour sa part l’improbabilité des prévisions de croissance officielles : si Paris devait revoir son estimation à 1,5% plutôt que 2,5%, nous dit-on, il faudrait trouver 10 milliards d’euros supplémentaires pour le budget 2011.

Chacun est bien entendu libre de déterminer quelle perception est la plus fidèle à la réalité, quelle contextualisation est la plus complète et la plus honnête. Il ne s’agit pas ici de distribuer les bons ou mauvais points, ni de révéler quelque secret bien gardé.

Mais l’exemple ci-dessus illustre bien à quel point celui qui se contente d’une seule source — ou d’un seul type de sources — regarde le monde avec des oeillères.

5 Commentaires on “L’art discret de la contextualisation journalistique”

  1. marsupilamima dit :

    chaque pays a ses écoles de journalisme et ses habitudes et on n’y enseigne pas la même chose. Par ex, à el pais, les articles doivent être écrits en pyramide: toute l’info ds le premier paragraphe et développement en dessous, avec possibilité prévue de pouvoir couper le dernier paragraphe si pas assez de place ds la page. Nous on aime les chutes, en fin de papier et on n’aime pas se répéter….

  2. Eric dit :

    Bravo d’avoir fait ce travail de comparaison. En général, le Figaro ne délire pas trop sur l’économie. Mais là, on empiète sur le terrain politique, donc il est possible qu’il y ait un petit “coup de rabot” dans le sens qui convient le mieux au gouvernement.Ou, peut-être juste un manque de rigueur.

  3. Rubin Sfadj dit :

    @marsupilamima : Oui, c’est vrai, les traditions sont différentes selon les pays. Mais il me semble tout de même que dans l’exemple ci-dessus, on est un peu au delà de tout ça…@Éric : Merci. Napoléon disait qu’il ne faut jamais attribuer à la malice ce qui peut s’expliquer par l’incompétence. ;-)

  4. marsupilamima dit :

    c’était un aparte….cela dit, quand tu es correspondant, c’est plus facile de ne pas tenir compte du contexte du pays concerné. Et le Fig est un peu gêné au entournures dans ce contexte là, justement. C’est pr cela que j’aime bien Kiosque sur TV 5 (?), les correspondants sont plus pointus et souvent drôles….

  5. Rubin Sfadj dit :

    Je vois ce que tu veux dire. Ils font un effort supplémentaire du fait de leur position de départ, et en plus ils ont un oeil extérieur.


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