ACTA, Hadopi et la place de l’art dans la société

Deux réflexions intéressantes sur le rapport entre la création artistique et la place de l’homme dans la société :

La première de Bryan Caplan (via Robin Hanson) :

Vous pourriez dire : “La science s’occupe de vérité, et l’art de créativité, donc la science a des limites finies, mais pas l’art.” Mais ce qui est “utile” est-il plutôt “vrai” ou “intéressant” ? Ainsi, même à science constante, nous pourrions créer des applications nouvelles à l’infini. Une fois ce chemin emprunté, ceci dit, il est difficile de voir pourquoi les questions scientifiques — par opposition aux réponses — seraient particulièrement moins ouvertes que les visions artistiques.

La seconde, en guise de (début de) contrepoint, de Philippe Sollers (via Scheiro) :

Dans le domaine de l’Art, il semble que la ‘’socio-manie’’ a produit un effet un peu pervers : elle a réduit l’Art à un affairement culturel autour de lui-même, aux dépens de la valorisation de ses contenus. Et en astreignant les artistes à n’être souvent que les installateurs d’événements passagers, souvent subventionnés, elle a réduit leur rôle à celui d’animateurs culturels ‘’contemporains’’, témoins nécessaires et suffisants de leur environnement social. Je me demande s’il n’y a pas là la persistance à exister d’une vieille théorie du reflet, maintenue sous perfusion par le passage d’un réalisme socialiste à un réalisme socio-maniaque endiablé par la marchandise. Et affirmer que les artistes expriment nécessairement le collectif, expriment la société, la font ressentir, n’est peut-être qu’une façon de se soumettre à cette théorie.

Sans aller jusqu’à qualifier Caplan de collecitiviste (!), on fera remarquer que presonne, même pas les libéraux, n’est à l’abri de ce que Sollers décrit comme une “sociologie permanente”, qu’il qualifie de “socio-manie” : cette tendance — profondément humaine — à placer sous l’angle social, ou sociologique, des activités ou des concepts qui relèvent essentiellement de la sphère individuelle.

Si la science se prête assez facilement à ce raccourci conceptuel (en ce qu’elle sert, au moins retrospectivement, un progrès dont tous sont appelés à profiter), l’art et la création y échappent assez largement, et doivent continuer d’y échapper pour demeurer libres.

C’est pour cette raison que le droit d’auteur doit rester autant que faire ce peut un droit individuel. Qu’il s’éloigne de cette idée et, protégeant non plus la propriété littéraire et artistique de l’artiste mais les intérêts (souvent mal perçus) d’une corporation ou d’une industrie, il devient non plus un facteur d’émancipation artistique mais un frein à la liberté créatrice. Ainsi, la logique présidant entre autres à loi hadopi ou au traité ACTA n’est pas seulement moralement injuste ou juridiquement invalide mais conceptuellement aberrante.

6 Commentaires on “ACTA, Hadopi et la place de l’art dans la société”

  1. yves deligne dit :

    Très bonne réflexion Rubin. Tu as parfaitement bien étayé ton propos à partir de ces deux citations et je souscris entièrement à ton point de vue sur le droit d’auteur et les dangers que représentent Hadopi ou ACTA quant à la création artistique, littéraire.

  2. Elie ZARAYA dit :

    Comme je vois que tu te soucies de répondre aux commentaire sur ton blog je publie donc ce commentaire ici.Je me permets d’apporter ma faible contribution à une personne qui je le sais aime le débat d’idée et en a marre que tout le monde l’approuve tant ses articles paraissent inaccessible.Je pense personnellement et cela n’engage que moi, en ce qui concerne, bien que j’y entende à la théorie du reflet, le dernier paragraphe de cet exposé car il s’agit de la conclusion : Que de plus en plus de personnes puisque je le leur enseigne (je plaisante!) sont capable de télécharger illégalement une oeuvre artistique quelconque et qu’ainsi un jour il sera facile pour un enfant de quatre ans ou un vieillard de 95 ans de visionner sur un Ipad plus léger offrant tous les conforts de lecture possible le dernier livre de l’écrivain à la mode ou le dernier film ayant coûté un milliard de dollar à James Cameron. Aussi du fait que bientôt tout le monde du fait de sa maîtrise d’internet sera capable de télécharger n’importe quel support alors plus personne ne voudra dépenser de l’argent pour rémunérer un malheureux auteur talentueux et personne ne voudra remborser un réalisateur talentueux. Ainsi les artistes et aussi les concepteurs de logiciels s’il n’y a aucune loi pour les protéger ne pourront tout simplement plus produire des produits de qualités. Car pour faire un parallèle avec le logiciel libre Gimp ne vaudra jamais Photoshop. Et si Linux dépasse Windows en stabilité c’est car des millions de personnes y contribue chacunes en apportant leur goutte d’eau mais quand une oeuvre représente un travail colossal pour qulques dizaines de personnes ou une seule personne je pense qu’il faut les protéger par une loi forte.

  3. Rubin Sfadj dit :

    Re-salut Élie. J’ai déjà écrit sur le sujet, mais voici (de façon sommaire) ma position : je ne pense pas que ces lois draconiennes servent réellement les auteurs.D’une part parce qu’elles sont inefficaces (cf. hadopi), et d’autre part parce qu’elles ne protègent pas les créateurs, ni même vraiment l’industrie, mais simplement un certain modèle économique.Or, il est vain de tenter de sauver par la contrainte un modèle économique qui a fait son temps. La multiplication des offres de téléchargement *légal* montre que l’avenir n’est pas aussi sombre que l’industrie du disque veut bien le faire croire.

  4. Elie ZARAYA dit :

    Il me semble que ceux qui téléchargent légalement le font car ils ignorent pour l’instant comment le faire illégalement car j’ai par exemple parmi mes contacts de nombreux gens religieux qui ne voient aucuns problèmes aux piratages et que lorsqu’ils achètent une oeuvre c’est parce que tout simplement ils ne savent pas comment la pirater. Il s’agit de mon avis et de mon expérience sur la faible propension des gens à rémunérer un auteur quand ils peuvent impunément avoir accès à la gratuité.

  5. diderot dit :

    La citation de Sollers dans son contexte?C’est là : http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=1019

  6. Rubin Sfadj dit :

    @Élie : Pas d’accord. J’ai beau savoir comment télécharger illégalement, je paie un abonnement mensuel à Spotify.@Diderot : J’ai inclus le lien dans le billet : cliquez sur le nom de Sollers dans le texte.


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