La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, version new-yorkaise
Publié : 16 février 2010 Filed under: Non classé 5 Commentaires »Avertissement : malgré un titre (presque) accrocheur, ce billet ne traite ni de Bernard-Henri Lévy, ni de Jean-Baptiste Botul. Je sais, vous êtes déçus. Mais maintenant que vous y êtes, autant lire la suite. C’est très rigolo.
Mark Liberman raconte une mésaventure vécue par le professeur de philosophie à Columbia Sidney Morgenbesser :
Morgenbesser sortait d’une station de métro à New York et mit sa pipe à la bouche tout en montant les marches. Un officier de police lui indiqua qu’il était interdit de fumer dans le métro. Morgenbesser lui fit remarquer qu’il était en train de sortir du métro, pas d’y entrer, et qu’il n’avait de toute façon pas encore allumé sa pipe. Le policier répéta son injonction. Morgenbesser répéta son observation. Après quelques échanges de ce genre, le policier vit qu’il était battu et se reposa sur le plus vieil argument de l’autorité ébranlée : “Si je vous laisse faire, je vais devoir laisser tout le monde le faire.” À quoi le vieux professeur répondit : “Vous vous prenez pour qui ? Kant ?” Le mot “Kant” fut confondu avec un épithète grossier et Morgenbesser dût s’en expliquer au commissariat.
(Source : The Volokh Conspiracy.)
C’est ce bon professeur qui est fautif d’avoir vu en ce flic l’universel plutôt que l’historique, et la loi morale là où il n’y a qu’expression de la fonction policiaire aux XXe siècle à NYC USA. Mais c’est bien cet absence de réalisme qui est a la fois source de rire et d’espoir.
Ça me fait un peu penser à “quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt”
@Mortimer : Au départ, l’argument de Morgenbesser tout-à-fait valide, même replacé dans le contexte historique : sa pipe n’est même pas allumée ! Mais effectivement la référence à Kant auprès d’un policier prouve autant son détachement que sa profonde humanité.@Paul : Bien vu !
Bien sûr Rubin, l’argument du “bon professeur” est valide (on ne peut en douter à moins de sombrer dans la défense d’un état Kafkaïen).Ma remarque portait sur ce réflexe, lui-même kantien, qui voit dans tout individu ce qu’il y a d’universel a priori : l’essence du policier est de maintenir l’ordre en faisant respecter la loi, elle-même expression, si non de la nature, du moins de la justice qu’il y a dans le respect de la règle morale.J’ai toujours trouvé le discours kantien assez naïf (même si la réflexion est puissante, bien sûr). Clément Rosset, un de mes anciens professeurs, y voit la “figure de l’inguérissable”, c’est-à-dire celui qui sait bien qu’il n’y a aucune “loi en soi” ni “vrai en soi” mais qui conduit son argumentation exactement comme si cet “en soi” existait bel et bien… Ce “bon professeur” est lui aussi un inguérissable, d’une certaine manière, qui pense qu’un flic new-yorkais est capable d’entendre sa remarque
Tout-à-fait. C’est surtout la dernière remarque (en réponse à l’argument “si je vous laisse faire…”) qui révèle cela. Au lieu de s’excuser et de ranger sa pipe pour la ressortir trois marches plus haut, Morgenbesser n’abandonne pas l’espoir de convaincre le flic par la raison.C’est noble, mais c’est aussi une bonne leçon !