Pour un système éducatif réellement démocratique

Un certain Privilégié, fort au fait des questions d’éducation, a publié un intéressant billet sur l’avenir du lycée et de l’université en France, structuré autour de la problématique suivante : l’objectif annoncé d’emmener 50 % d’une classe d’âge à la licence est-il réalisable au vu de la structuration actuelle des études secondaires ? et s’il ne l’est pas, que convient-il de réviser : l’objectif ou le système ?

En conclusion dudit billet, Mathieu a demandé à quelques blogueurs, dont moi, leur avis sur la question. Je vais donc essayer de donner le mien.

Premier point : s’imposer ce type d’objectifs (50 % d’une classe d’âge au bac, à la licence…) est contre-productif pour au moins deux raisons.

La première, évidente, tient au fait que dès l’objectif posé, on est tenté de le réaliser non par un véritable travail pédagogique d’envergure (très difficile), mais plutôt en actionnant les leviers les plus faciles. Dans le cas du bac, par exemple, on a simultanément baissé le niveau des bacs généraux et boosté le recrutement dans les filières professionnelles et techniques. Fatalement, l’objectif a donc été atteint — cela n’a surpris personne. Résultat, on se donne bonne conscience alors que d’un point de vue purement pédagogique (et même, soyons honnêtes, d’un point vue économique), on n’a pratiquement pas avancé.

La seconde raison, exprimée sous forme de question, est plus profonde : le principe même de ces objectifs est-il acceptable ? Personne ne conteste l’intérêt, pour la collectivité, de voir la proportion de bacheliers ou de titulaires d’une licence augmenter avec le temps. Mais l’État doit-il pour autant fixer à la société un tel objectif ? Si le reste du système économique ne suit pas, on risque de se retrouver avec un grand nombre de diplômés sans emploi, ce qui aura pour conséquence une dévaluation des diplômes en question. On connaît les conséquences d’une telle dévaluation en termes d’affaiblissement de l’université face à ses concurrents nationaux (grandes écoles, etc.) et internationaux (fuite des cerveaux).

Second point : un système éducatif démocratique doit favoriser la filière générale aussi longtemps que possible.

Comment un élève de 15 ans peut-il savoir, dès la classe de première, s’il se destine à une carrière littéraire, économique et sociale, scientifique ou tertiaire et technique (à moins que les noms aient encore changé) ? Pure folie — et encore, il ne s’agit ici que des filières générales. Pour les filières professionnelles ou techniques, le choix peut être requis encore plus tôt, dès 14 ans.

D’une part, on demande à des adolescents, c’est-à-dire à des enfants, dont la personnalité est en cours de formation, de faire des choix de plus en plus complexes (filière générale ou professionnelle, puis sous-filière, puis spécialité, puis options…) qui les engageront parfois pour le restant de leurs jours : comme le rappelle Mathieu dans son billet, chacun sait bien qu’il est quasiment impossible de prétendre à des études universitaires dignes de ce nom lorsque l’on est issu d’un baccalauréat professionnel — voire même de la filière tertiaire du bac général.

Cette réflexion vaut évidemment pour le collège et le lycée, mais aussi pour les premières années d’université. Décider à 18 ans si l’on veut devenir avocat, médecin, professeur, banquier ou autre est doublement ridicule. D’abord parce que les arguments développés à propos du lycée s’appliquent parfaitement aux premières années d’études supérieures. Mais également parce que si l’entrée à l’université est libre, la sélection intervient simplement un peu plus tard, entre la deuxième et la cinquième année d’études. C’est dire que les options ainsi proposées au futur étudiant sont autant d’illusions.

Comment accepter qu’il soit requis d’opérer à un si jeune âge, avec uniquement quelques bribes d’information, des choix aussi engageants et souvent irréversibles ? Une société soucieuse de la liberté de ses membres doit leur permettre de repousser au plus tard possible ce type de choix. Elle doit leur laisser le temps de réunir autant d’informations que possible, tant sur les différentes options à disposition que sur leurs propres aspirations personnelles.

Alors bien sûr, supprimer toutes les filières au lycée ferait apparaître au grand jour les inégalités béantes que le système actuel masque tant bien que mal ; la désillusion serait terrible. Et permettre aux étudiants du supérieur de choisir leurs unités de cours au sein de différentes facultés jusqu’à la licence provoquerait probablement une véritable levée de boucliers tant chez les professeurs que de la part des syndicats étudiants.

Mais c’est à ce prix que notre système éducatif redeviendrait fidèle à ses racines républicaines.



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