Pouvoir et faiblesse des syndicats français

Sous un billet au départ plutôt anecdotique, une intelligente discussion s’est développée, principalement entre Mathieu L. et Paul Guignard, sur le thème du rôle des syndicats et d’un de leurs moyens de pression de prédilection — du moins en France —, la grève, dans la vie politique nationale. Les deux questions centrales évoquées en commentaires me semblent être (au moment où j’écris ces lignes, du moins) :

  • Quelle est la responsabilité des syndicats en général dans la réussite ou la faillite économique du pays (dans le cas du billet d’origine, la Grande-Bretagne à la fin des années 70) ? ; et
  • Doit-on accepter que le droit de grève devienne, pour les syndicats de salariés, une arme politique à l’encontre du pouvoir ?

Ce débat me fournit l’occasion, une fois n’est pas coutume, de refourguer reproduire sur ce blog un de mes anciens textes. En l’occurrence, il s’agit d’un éditorial publié dans une newsletter de français de l’étranger le 5 avril 2007, décrivant le déséquilibre du système syndical français, qui confère un puissant monopole à des organismes finalement assez peu représentatifs.

Les exemples employés ont conservé toute leur pertinence. Difficile de croire que c’était il y a bientôt deux ans, tant la situation n’a pas avancé d’un pouce.


La résolution du conflit du Port autonome de Marseille, aussi inattendue que spectaculaire, peut sembler constituer une victoire pour la CGT. Mais elle est, à mon sens, un signe supplémentaire de la situation dans laquelle se trouvent depuis plusieurs années les principaux syndicats français, pris en tenaille entre un important pouvoir “formel” et une terrible faiblesse “réelle”.

Les syndicats de salariés français sont loin d’être impuissants. Bénéficiant d’une présomption irréfragable de représentativité depuis la loi du 11 février 1950, les cinq “grands” (CGT, FO, CFDT, CFTC et CGE) disposent d’importants moyens de pression non seulement sur les gouvernements successifs, mais également sur la société toute entière. Deux de leurs faits d’armes récents le prouvent sans ambiguïté :

  • L’épisode des passeports biométriques d’abord, qui a vu la CGT obtenir des tribunaux le blocage de l’impression des précieux documents par un sous-traitant de l’Imprimerie nationale pour des motifs purement idéologiques, alors que cette même entreprise (française !) remportait marché sur marché à l’étranger.
  • La question du travail dominical ensuite, puisqu’aujourd’hui même, la CGT (encore elle) vient de faire annuler par le Tribunal administratif de Marseille un arrêté préfectoral autorisant l’ouverture le dimanche des magasins de Plan-de-Campagne, la plus grande zone commerciale d’Europe.

En compliquant la tâche des touristes français dans le premier cas, en privant les travailleurs d’un revenu substantiel (voire même unique pour certains étudiants) dans le second, la CGT démontre qu’elle ne sait plus utiliser le pouvoir conféré par la loi qu’à des fins de pure obstruction.

C’est que l’obstruction est le pouvoir des faibles ; l’écart est abyssal entre la représentativité présumée par la loi et celle constatée dans les faits. À part dans quelques branches “historiques”, les syndicats de salariés représentent de moins en moins de travailleurs, et accompagnent plus qu’ils n’impulsent les grands mouvements sociaux, comme par exemple lors des manifestations contre le CPE, ou il a fallu tout le poids des syndicats étudiants — et surtout le spectre d’un nouveau mai 68 — pour que Jacques Chirac se décide à enterrer une loi qu’il venait pourtant de promulguer.

C’est dire que si, comme l’écrit Jérôme Lévy, “à l’avenir, (la CGT) pourrait choisir avec plus d’attention le moment de déclencher une grève”, alors les syndicats de salariés se sont dévoyés au point de devenir les otages de la conjoncture.

Une refonte totale de leur cadre juridique s’impose.



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