50 sujets pour éviter de parler de la dette

Le problème avec la dette, c’est que non seulement on ne parle plus que de ça, mais qu’en plus personne n’y comprend rien. Tous ces chiffres, ces pourcentages, ces acronymes, ça fout franchement la trouille — et on sent bien que nous n’avons, nous, honnêtes citoyens, aucune emprise sur tout ce micmac.

Je vous propose donc de laisser nos gouvernants démêler ce sac de noeuds tous seuls, et de discuter pendant ce temps des vrais sujets : ceux sur lesquels on peut émettre une opinion raisonnable et pondérée avec une poignée de cacahouètes dans la main gauche et un verre de rosé dans la droite. Vous trouverez ci-dessous un échantillon gratuit de cinquante (oui, 50) de ces grandes questions de société.

Cette liste n’est en aucun cas exhaustive : n’hésitez pas à vous montrer créatifs et à m’en suggérer d’autres si le coeur vous en dit. (Les candidats à la présidentielle, eux, ne se gêneront pas.)

1. La circulation routière (si si, ça marche à tous les coups)
2. L’insécurité galopante (vieux pot, meilleure soupe)
3. L’immigration, non moins galopante (éviter les tabous)
4. Le communautarisme/le multiculturalisme/la binationalité/l’islam (facile)
5. La séparation de l’église et de l’État/la laïcité (un peu pareil mais plus consensuel)
6. La suppression des allocations familiales en cas d’absence scolaire (exemple anglais)
7. DSK (presque trop facile)
8. La réforme de la justice (trop longtemps repoussée)
9. La réforme du droit du travail (idem)
10. La réforme des institutions (prendre les problèmes à la racine)
11. La réforme de tout ce qu’on veut (faire preuve de créativité)
12. La productivité en entreprise (moteur de la croissance)
13. L’égalité hommes-femmes en entreprise (modernité, etc.)
14. Les minimas sociaux (France qui se lève tôt)
15. La lutte contre le terrorisme (vigilance)
16. Les révolutions arabes (échange de poncifs)
17. Les émeutes anglaises (Schadenfreude)
18. Les manifestations en Israël (idem + ultra-libéralisme)
19. La possibilité de déclaration d’un État palestinien (indignation)
20. La guerre en Libye (BHL, voir n. 4)
21. La guerre en Afghanistan (il est temps, etc.)
22. L’état catastrophique de l’armée (service militaire)
23. L’état catastrophique de l’école (avenir du pays)
24. L’état catastrophique du lycée (prévention contre sanction, etc.)
25. L’état catastrophique des universités (compétitivité, voir n. 12)
26. La formation tout au long de la vie (modernité, voir. n. 13)
27. Les dispositifs de lutte contre le chômage (yaka)
28. Les dispositifs de lutte contre l’exclusion (idem, main sur le coeur)
29. Les dispositifs de lutte contre l’illettrisme  (pièces jaunes)
30. Le fléau de l’obésité (américanisation, malbouffe, Maginot)
31. Le fléau de l’anorexie (idem)
32. La violence à la télévision (voir n. 24, mais de droite)
33. La violence dans les jeux vidéo (idem)
34. La violence sur Internet (voir n. 15)
35. La très nécessaire régulation d’Internet (idem + n. 16)
36. La très nécessaire régulation des prix du logement (voir n. 27)
37. La très nécessaire régulation de la finance (terrain glissant)
38. La très nécessaire régulation de tout ce qu’on veut (voir n. 11)
39. Le financement de la culture (millions)
40. Le financement de la presse (rotatives + n. 16)
41. Le financement des retraites (comique de répétition)
42. Le financement de tout ce qu’on veut (des sous !)
43. La légalisation des drogues douces (Amsterdam)
44. La lutte contre le traffic de drogue (reportage exclusif)
45. L’interdiction de fumer dans les lieux publics (voir n. 30)
46. Le prix des cigarettes (voir n. 19)
47. Le prix du lait (sensations pures)
48. Le prix du pétrole (experts plateau)
49. La difficile situation économique des agriculteurs (terroir)
50. La politique agricole commune (on peut raconter ce qu’on veut)

Voilà, je viens de sauver ce qu’il vous reste d’apéros à prendre cet été. Ne me remerciez pas.

 


Malthus, quand tu nous tiens

Ceci est un post publié au départ sur Google+, mais que je n’ai pas pu rendre public parce que la publication originale d’Erwann Gaucher ne l’autorisait pas. Je le recopie donc ici pour diffusion un peu plus large.

De mes années d’avocat, je garde le souvenir de discussions récurrentes entre confrères sur le thème : “De toute façon, y’a trop d’avocats en France, on ne peut pas en vivre convenablement”. Michèle Alliot-Marie, paix à sa carrière politique, avait même en son temps proposé d’instaurer un numerus clausus (qui existe déjà un peu) à l’entrée des centres de formation.

On se pose maintenant la même question pour les journalistes et, j’en suis à peu près certain, pour la plupart des professions “à statut” : il y a probablement trop de pharmaciens, trop d’agents immobiliers, trop de dentistes, et peut-être même trop de souffleurs de verre.

J’ai même entendu un taxi parisien me dire qu’il y avait trop de taxis à Paris, et que c’était pour ça qu’on n’en trouvait jamais. (Ne lui parlez pas de New York, ça pourrait l’affoler.)

Je ne saurais dire si tout cela est d’abord le signe d’une société en repli face à l’avenir, ou d’une méconnaissance crasse des principes économiques de base (ceux qui permettent, justement, de vivre en société sans s’entretuer).

Probablement un peu des deux.

Enfin, bref, lisez le billet d’Erwann, il est rafraîchissant.

 


Le SNJ contre Gilad Shalit

Le blogueur franco-israélien Jonathan-Simon Sellem affirme avoir mis la main sur un document émanant du Syndicat national des journalistes (le SNJ — oui, celui-là même) aux termes duquel le syndicat majoritaire de la presse française appelle RFI à ne plus considérer Gilad Shalit comme un otage du Hamas à Gaza, mais comme un prisonnier de guerre :

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On se souvient pourtant que les soutiens de Gilad Shalit en France avaient récemment réussi à convaincre RFI (ainsi que la plupart des grandes télés et radios du pays) d’inclure le soldat dans leurs décomptes quotidiens des otages français détenus à l’étranger. 

Quel argument le SNJ avance-t-il pour s’opposer non seulement à l’interprétation majoritaire du droit international, mais également à celle du Quai d’Orsay ? Qu’on en juge :

Si tous les prisonniers de guerre qui ne bénéficient pas des dispositions prévues par les conventions internationales étaient considérés comme des otages, ça ferait du monde…. (Vous avez dit Guantanamo ?). (…)

On se pince : il se trouve, précisément, que les détenus de Guantanamo sont protégés non seulement par la convention de Genève, mais également par l’habeas corpus et le due process américains. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la Cour suprême des États-Unis. Gilad Shalit, lui, n’est protégé par rien du tout. Sa famille ne sait même pas s’il est encore en vie, et la Croix-Rouge n’a jamais pu l’approcher en plus de cinq ans de captivité. Enlevé après plusieurs mois de préparation puis sans cesse évoqué comme monnaie d’échange pour des négociations en trompe l’oeil, il est un otage au sens le plus strict du mot.

Comme l’écrit Jonathan, la reconnaissance par les médias de la qualité d’otage de Gilad Shalit n’aura pas tardé à faire “sortir le loup de sa tanière”. Seule la haine peut expliquer une telle réaction — épidermique, irrationnelle, pas même argumentée.

Si l’information devait se confirmer — Jonathan m’a affirmé détenir des documents irréfutables —, pourra-t-on encore parler d’antisionisme au sujet du SNJ ? ou bien la dernière étape aura-t-elle été franchie ?


À l’attention des candidats à la primaire socialiste

Après une lecture attentive de la dernière sortie d’Arnaud Montebourg dans Libé (qui est un peu à la pensée de gauche, il faut bien le reconnaître, ce que The Onion est à la presse d’information), je me dis que Hugues Serraf a probablement raison : la primaire du PS se transforme peu à peu en “championnat de France du socialisme”. Une idée terrifiante pour au moins deux raisons — trois pour quiconque a déjà soutenu une conversation avec Hugues. Mais restons-en à deux pour l’instant, c’est plus propre et ça m’attirera moins d’ennuis.

Première raison : le championnat de France du socialisme, on va pas se mentir, on commence à connaître. C’est en général une compétition qui se remporte au nombre de buts contre son camp.

D’ailleurs, Aubry et Montebourg viennent de donner le coup d’envoi, et on voit déjà les dégâts. La première réalise une superbe talonnade dans ses propres filets en proposant, alors que la moitié de l’occident se demande comment payer ses dettes souveraines, d’augmenter de 40% le budget de la culture en France. Le second, moins expérimenté mais plus fougueux, ne se démonte pas : en pleine révolution numérique, il imagine un “prix unique de la culture”, fourni avec l’impôt multiple intégré. La saison s’annonce riche en buts.

Déjà que notre bon vieux prix unique du livre nous prive à nous Français, peuple de lettres et de culture s’il en est, d’une offre décente en livres numériques, alors même que ce marché dépasse aux États-Unis celui du bouquin en vrai tronc d’arbre, Montebourg, auteur pourtant très prolifique, entend généraliser la paralysie économique à tous les bruits qui pensent, à toutes les photos qui valent mieux que mille mots, et à tous les films qui sont quand même pas mal en VF (et puis au moins on passe pas deux heures à lire en dessous). (Mes excuses à mes trois lecteurs et demi : je viens de compléter la phrase la plus longue de ma triste histoire littéraire.)

Passons sur la perspective de voir les FNAC et autres Virgin Megastores transformés en magasins généraux soviétiques (très rigolo à imaginer, ceci dit). Passons aussi, tant qu’on y est, sur la réaction d’Apple, Amazon et consorts quand ils apprendront que la France leur a réglé par le vide leur petit problème de concurrence échevelée. Le plus navrant, dans cette histoire, reste de se dire que Lady Gaga aura officiellement la même valeur chez nous (peuple de lettres, etc.) qu’André Rieu. Non, zut, mauvais exemple. Je voulais dire Tchaïkovski.

En plus, le raisonnement ne tient pas une seconde : s’il fallait soumettre à un prix unique tous les produits et services dont l’importance est primordiale dans une société éclairée (peuple de lettres, ter), pourquoi commencer par la culture ? Moi, je commencerais par l’impôt. Et oui : à gauche, on explique souvent que l’impôt est le prix à payer pour bénéficier des services publics d’un État généreux et protecteur. Pourquoi on paierait pas tous le même alors ?

Mais je sens bien (et vous aussi, j’en suis sûr) que je m’éloigne du sujet. Attaquons-nous — un peu plus sérieusement — à la seconde raison.

La seconde raison, donc, c’est que même si l’idée d’un championnat de France du socialisme est très séduisante — la preuve, même Villepin veut jouer —, on sait tous, au fond de nous, où mène cette folle aventure. Enfin, tous sauf peut-être celles et ceux chez qui l’admiration pour Montebourg dépasse un peu le simple cadre politique. (Je ne compte pas les mélenchonistes, pour qui je ne peux plus rien faire sauf des contrepèteries.)

Où ça, demandez-vous ? Eh bien où nous en sommes déjà : au bord du précipice.

Soyons honnêtes cinq minutes. Le mieux-disant culturel, le prix unique de ceci et les subventions à cela, on a déjà essayé ; résultat, nous sommes un des pays où on lit le moins dans le monde développé, notre presse papier est au bord de l’apoplexie, et notre industrie musicale veut nous faire acheter les disques d’artistes recrutés par télé-réalité en nous menaçant de couper notre connexion Internet.

Le même constat vaut pour à peu près tous les domaines dans lesquels cette formule de génie a été appliquée : salaire minimum élevé et contrats aidés contre chômage de masse ; cotisations sociales pharaoniques et crédits d’impôts en tous genres contre croissance proche du néant ; et même, taxis à taux princier et numerus clausus contre crises de nerfs à répétition tous les soirs à Paris. Je m’arrête ici, vous voyez à peu près où je veux en venir.

Alors j’entends déjà les plus cyniques, ceux qui passent les universités d’été à jouer à la belote au lieu d’écouter les discours des éléphants : le championnat de France du socialisme, c’est juste pour la campagne ; d’abord on promet, après on discute. Le problème, chers camarades, c’est qu’on n’enchaîne pas impunément les prophéties auto-réalisatrices : à un certain moment, il faudra passer à l’action, histoire de donner des gages. C’est comme ça, remarquez, que la France s’est retrouvée avec une semaine de 35 heures, et les États-Unis avec une protection sociale toute neuve à détricoter dans les trois ans sous peine de défaut souverain.

Comme il est temps de conclure et que je ne suis pas le genre de garçon à faire du mauvais esprit pendant douze paragraphes sans y mettre au moins une note positive, voici ce que je propose à Mesdames et Messieurs les candidats à la primaire socialiste :

Et si vous essayiez, au lieu de vous tirer la bourre à qui proposera la mesure la plus vintage, de simplement dire la vérité sur l’état du pays ? Et, puisqu’il faut bien faire des promesses, de promettre que vous essaierez de mieux nous en sortir que le camp d’en face ?

Je sais, c’est radical comme idée. Mais ça pourrait fonctionner au-delà de vos espérances.

P.S. : Je réalise que j’ai franchement explosé mon quota habituel de propositions entre parenthèses et/ou entre tirets. Je promets de me mieux me maîtriser à l’avenir.

 


Lettre ouverte à mon ami @Laurent_Joffrin

Évacuons ça tout de de suite : Laurent Joffrin n’est pas mon ami. Je ne l’ai jamais rencontré. Mais comme Myriam (qui, elle, est vraiment mon amie) préfère le vouvoyer, je me suis dit que ce serait sympa de prendre le contre-pied.

Donc, cher Laurent, je vais te tutoyer, et même faire semblant d’être ton pote. Ne t’inquiète pas, c’est uniquement pour les besoins de la cause. J’arrête tout de suite après.

Passons aux choses sérieuses, si tu veux bien. J’ai lu ton papier d’hier sur les “inspirateurs” de Breivik. Bon, on sent bien que tu l’as écrit sous le coup de l’émotion : le style est un peu trop mécanique pour être naturel (même pour toi). C’est généralement le signe d’une grande nervosité chez l’auteur.

Faut pas s’énerver comme ça, Laurent. Regarde ce que tu as fait : tu t’es débrouillé pour mettre dans le même sac l’auteur d’un massacre de presque 100 personnes et des guignols comme Fdesouche, le Bloc identitaire et Riposte laïque. C’est vraiment pas classe.

Tu te souviens à quel point ça t’énerve quand Rioufol accuse les “islamo-gauchistes” dans ton genre d’apporter leur pierre à l’édifice du terrorisme “nazislamiste” ? Et bien tu viens de faire exactement pareil. Ni plus, ni moins.

Ensuite, ton paragraphe sur le lien avec Internet, on n’y comprend rien. Enfin si, on comprend. On comprend que tu sais plus trop quoi en penser. D’un côté tu sens bien que c’est quand même révolutionnaire, Internet (si même Martine Aubry a fini par le dire, c’est que ça doit être vrai). Mais en même temps ça te fait peur : sur Facebook, Twitter, les blogs, pas de comité de rédaction, pas de directeur de la publication, juste des gens qui écrivent tout et n’importe quoi. Un peu comme si, du jour au lendemain, tous les dingues du courrier des lecteurs pouvaient faire concurrence à ton petit Nouvel obs à toi — et sans ta permission, en plus !

Toi, si tu te lâches un peu trop sur le président ou un ministre, tu reçois un coup de fil dans l’heure qui suit, et t’es obligé de t’excuser plus ou moins platement, en expliquant que non, tu n’étais pas dans l’attaque personnelle, simplement dans l’analyse journaliste, patin couffin. Les blogueurs, eux, ils écrivent tout ce qu’ils veulent, c’est retweeté dans tous les sens, et personne ne leur cherche de noises ! Au contraire, on dit même qu’ils font le “buzz” !

Je comprends que tu subisses ça comme une concurrence déloyale. Mais n’oublie pas : nous, les blogueurs, on fait ça pour s’amuser. Toi, c’est ton métier de donner ton avis. C’est un beau métier, je trouve. Et t’es pas près de le perdre : suffit juste que tu lâches un peu de lest sur tes angoisses numériques, et tout d’un coup tu vas découvrir tout un monde d’opportunités.

Bon, allez, je te laisse. C’est pas tout ça, mais il faut aussi que je m’occupe de Jacques. Avec lui, c’est encore plus difficile : il croit qu’il aime vraiment Internet.

Bisou.

P.S. : Que Fdesouche fasse autant d’audience que certains partis politiques, c’est plus révélateur sur les partis en question que sur ce repaire à trolls à la con.

 


La haine à l’état brut

On n’est pas aidé. Déjà qu’en ce moment j’ai du mal à écrire, si en plus les machines se liguent contre moi…

Enfin, “les machines” : une machine, mon Mac. J’avais écrit, hier soir, un billet d’environ mille mots sur la tragédie norvégienne (l’attentat de samedi, pas la candidature d’Eva Joly), mais mon MacBook Pro l’a littéralement bouffé. D’ailleurs, quelqu’un de chez Apple doit me rappeler cet après-midi pour essayer de comprendre ensemble ce qui s’est passé.

J’étais content de ce billet — le premier depuis deux semaines. Un mouvement de la main sur mon trackpad a suffi à le détruire à jamais. (Si si. Je pense avoir découvert un bug majeur dans la dernière version de Pages, le traitement de textes d’Apple.)

Mais bon, ce sont des choses qui arrivent. Plutôt que de réécrire ou de reproduire mon texte de mémoire, je vais essayer de le synthétiser.

L’objectif, donc, c’était de réagir à la masse de réactions (réagir à des réactions, grande spécialité du blogueur) cherchant à extraire de l’attentat norvégien toute une foule “d’enseignements” qui ont plus à voir avec les névroses et les agendas de chaque commentateur qu’avec la réalité elle-même.

J’en ai même vu, sur Twitter, se féliciter que l’auteur du massacre soit chrétien et de droite plutôt que laïc et de gauche. (Quelques liens sur Google+.) Les cons, comme disait l’autre, ça ose tout.

Évidemment, la connerie ne suffit jamais à expliquer ce genre de phénomène quasi-surnaturel. Pour franchir aussi allègrement le mur du son, il faut y trouver un intérêt puissant. Comprenez, un intérêt qui va bien au-delà de la classique masturbation intellectuelle consistant à prendre la réalité et à la tordre avec nos petits doigts boudinés jusqu’à ce qu’elle épouse parfaitement les contours de nos propres délires personnels — pardon, de nos convictions intimes.

Pour identifier cet intérêt supérieur, il est nécessaire de réaliser qu’il n’existe pas de façon de mourir plus absurde que dans un attentat terroriste. Mourir dans un attentat, c’est mourir parce que vous avez croisé le chemin d’une personne qui est arrivée à la conclusion que pour faire avancer sa cause, il lui faut faire un maximum de victimes. Au moins celui qui meurt écrasé par un piano en pleine rue peut-il s’en prendre aux lois de la physique ; le soldat tombé au combat, au cynisme des gouvernements ; le grand malade, aux limites de la médecine. Mais la victime du terrorisme — et surtout sa famille endeuillée — n’a rien à quoi se raccrocher, sinon à la haine du tueur ou de ce qu’il représente.

C’est d’ailleurs pour cette raison que le terrorisme ne peut être efficacement combattu qu’en ne décollant jamais de la pure analyse factuelle : mode opératoire du ou des terroriste(s), réseau sous-jacent ou pas, éventuelles failles de sécurité, etc. Il est vital de s’en tenir aux faits.

Toutes les pseudo-analyses sur les liens entre pauvreté, fanatisme et violence passent complètement à côté du sujet parce qu’elles ignorent la nature profonde de l’attentat terroriste. La nouvelle d’un attentat comme celui de samedi nous renvoie à la peur la plus profondément ancrée en chaque être humain : pas seulement la peur de la mort, mais la peur d’une mort soudaine, violente et gratuite. Le terrorisme est l’ivresse de cette peur, de cette mort. Il est la haine à l’état brut.

Un tel constat est si dévastateur que chacun le camoufle comme il peut : les comiques font de l’humour, les géopolitologues d’opérette se couvrent de ridicule (une “leçon”, non mais quelle indécence…), les experts expertisent, les moralistes moralisent, et les gratte-papier grattent (la preuve). Le silence est intolérable, parce qu’il nous renvoie à la seule vérité indiscutable de la situation : qu’une centaine d’êtres humains sont morts pour rien, et que cela pourrait nous arriver demain pour la simple et bonne raison que la vie ne tient qu’à ça.

Cela suffit-il à excuser la bêtise des uns et la récupération des autres ? Bien sûr que non. Mais ça offre un début d’explication. Par les temps qui courent, c’est déjà ça.

 


Coup de fatigue en rase campagne

Résumons.

Chaque semaine, une poignée d’agences dont c’est le métier font appeler par leurs employés quelques milliers de Français, jugés “représentatifs” des 45 millions d’habitants du pays inscrits sur les listes électorales, pour leur demander pour quel(le) candidat(e) ils voteraient si l’élection présidentielle se tenait le jour même ou le lendemain.

Sur la base des ces réponses, livrées peut-être au milieu d’une tâche domestique ou professionnelle de première importance, ou bien en chemin pour aller déjeuner, chaque agence applique sa formule maison, assortie d’une marge d’erreur plus ou moins arbitraire, et livre son verdict chiffré : on appelle cela des intentions de vote.

Ces résultats sont alors communiqués aux principaux médias du pays, qui chargent leurs employés, appelés “journalistes”, de livrer une analyse originale de ces données.

Il s’agit alors, très littéralement, de faire sens : pourquoi le candidat A enregistre-t-il un recul de 0,7% par rapport à l’enquête précédente ? Cela pourrait-il s’expliquer par ses déclarations maladroites de la semaine passée sur tel ou tel sujet ? Ou bien par la réaction de l’opinion à tel ou tel événement international ou à cet affreux fait divers ? — Assurément, lit-on à gauche. — Manipulation ! répond-on à droite. (Ou vice-versa.) — Et si les déclarations en question révélaient un mal plus profond ? — Peut-être le problème est-il d’ordre culturel ? Etc., etc.

L’exercice semble à ce point nous passionner qu’il est reproduit quasiment à l’identique dans la presse écrite, à la radio, à la télévision, et maintenant sur Internet. Bien sûr, les acteurs changent (un peu) au gré des médias. Mais pas le scénario.

L’expérience est répétée chaque semaine jusqu’à la tenue des élections grandeur nature. Pour ceux que la politique intéresse, elle fait office, pendant ces douze à dix-huit mois, de vie intellectuelle. Ceux dont c’est le métier en font, selon leur degré d’aliénation, leur boussole ou leur oracle.

Et quand arrivent les deux dimanches de printemps où les 45 millions d’électeurs sont appelés à exprimer leurs suffrages, chacun s’étonne de la versatilité de l’opinion française, avant de reprendre ses esprits et d’expliquer que les autres avaient décidément eu bien tort de se fier aux sondages.

Encore neuf mois.

 


#DSK : Éloge de la mesure et du sang froid

Hier un pervers polymorphe, demain un président porté en triomphe : nous avons décidément beaucoup de mal à rester mesurés dans l’affaire DSK. Il faut dire, à la décharge des plus émotifs, que les révélations du New York Times résonnent comme un immense coup de théâtre dans une histoire à laquelle il ne manquait plus que ça.

Sans vouloir rajouter plus que de raison à la masse des commentaires, réactions et autres spéculations qui ont déjà commencé à inonder ce qu’il nous reste de d’attention ce vendredi matin, j’aimerais rappeler quelques éléments à garder à l’esprit en l’espèce.

1. Sur le droit d’abord : on peut, sans sombrer dans la spéculation, écrire que les chances de Dominique Strauss-Kahn d’être blanchi dans les prochains jours viennent d’augmenter de façon spectaculaire. Non qu’elles aient été, contrairement à la rumeur, si écrasantes que cela (pour le meilleur ou pour le pire, il est moins évident qu’on ne le pense d’apporter la preuve décisive d’un viol) ; mais il faut bien comprendre, à quelques heures de l’audience d’aujourd’hui, que le rapport de force entre l’accusation et la défense vient de s’inverser. Si les révélations du New York Times se révèlent exactes, le procureur Cyrus Vance, Jr. se dirige vraisemblablement vers un camouflet spectaculaire dans cette affaire.

Soumis à l’élection en 2014, il n’est pas invraisemblable qu’il préfère arrêter les frais et faire preuve de magnanimité plutôt que de risquer sa carrière sur un tel dossier.

2. Sur l’écume ensuite : il est impératif que nous perdions cette habitude, profondément ancrée dans notre culture commune, de considérer systématiquement un suspect comme un accusé et un accusé comme un coupable. Toutes les lois du monde n’y feront rien : c’est à chacun de nous qu’il revient de tirer les leçons de ce qui est en train de se dessiner à New York.

Quand le New York Post en rajoute au kilomètre pour vendre du papier, personne ou presque aux États-Unis — pas même ses lecteurs — n’est dupe de l’excès et de la manipulation. Pourtant, j’ai vu, dès les premiers jours de l’affaire, des personnalités publiques de premier plan, des journalistes et même des patrons de presse reprendre comme un seul homme chacune de ces affabulations comme si elles sortaient directement du bureau du procureur (et quand bien même ?).

J’ai même vu des confrères, avocats français au barreau de New York, affirmer avec autorité, avant l’audience du 6 juin, que tout était joué et que DSK serait forcé de plaider coupable afin d’éviter je ne sais combien de dizaines d’années de prison. Ceux-là ne se sont pas seulement couverts de ridicule : ils se sont montrés indignes de leurs devoirs déontologiques.

Croire en la liberté de la presse, c’est aussi savoir la lire avec un minimum de recul.

3. Sur les élections enfin : les chances de voir Dominique Strauss-Kahn participer aux primaires socialistes restent, à mon sens, extrêmement minces.

D’abord parce que, pour l’instant, rien n’est fait. La suite des circonstances favorables qui permettraient à l’ancien directeur général du FMI de participer finalement aux primaires est si longue que le pari est pour le moins hasardeux : abandon des charges — de toutes les charges — par le procureur, timing impeccable de la justice américaine en plein été, éventuellement suspension des primaires au PS ou prorogation du délai de dépôt des candidatures, réaction des cadres du parti et surtout des électeurs à l’annonce de son retour… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a loin de la coupe aux lèvres.

Ensuite et quand bien même parce que personne (sauf peut-être ses proches, et encore) ne peut mesurer l’impact de l’épisode actuel sur la personnalité de DSK. Même le plus ambitieux et combatif des hommes serait fondé à préférer, dans sa situation, la paix et le calme au combat politique et au cirque médiatique. Certes, il y a aussi la soif de revanche. Mais tout de même…

Les prochaines heures apporteront bien sûr un certain nombre de réponses. Mais aussi, comme à chaque fois depuis le début de l’affaire, leur lot de nouvelles interrogations et de spéculation. Et si, pour une fois, nous gardions notre sang froid ?

 


Twitter et le journalisme d’hier : la crise de la pertinence #SMCMars

J’ai participé, hier soir à la Bo[a]te, à un débat sur le thème : “Twitter, nouveau Pulitzer ?”. Pour en discuter, le Social Media Club avait invité André Fournon (Nice Matin), Philippe Pujol (La Marseillaise), Pierre Boucaud (Marsactu), et donc votre serviteur.

Pour mon intervention, j’avais prévu de partir de l’interdiction faite aux chaînes par le CSA de citer les réseaux sociaux à l’antenne. Manque de bol, le modérateur (Lionel Fleury, directeur de l’école de journalisme de Marseille) a introduit les débats en expliquant que, cette décision étant à son avis sans importance, il valait mieux tout de suite l’évacuer de la discussion.

J’ai alors repensé à la première personne que j’ai entendue dire qu’il fallait être expert d’un sujet pour pouvoir en parler en public : un de mes anciens profs de droit, au début de son cours sur les médias dans les sociétés contemporaines. J’ai donc entrepris de dire à quatre journalistes (et au public) pourquoi leur métier et leurs employeurs étaient condamnés, à très court terme, à s’adapter ou à mourir. Nous avons passé un excellent moment.

— Lionel Fleury considère la décision du CSA comme sans importance parce que le CSA lui-même est totalement dépassé par l’émergence des médias sociaux. Je lui ai répondu qu’à mon sens, c’est précisément parce que le CSA est dépassé que cette décision est très importante.

Bien sûr, ses effets réels seront très limités : après une période d’obéissance, les radios ont d’ailleurs déjà recommencé à citer Facebook et Twitter à l’antenne. Les télés suivront sans doute. Reste que ce n’est pas dans le réel que cette affaire s’est jouée, mais dans le champ symbolique : qu’une chaîne de télévision ait elle-même demandé au régulateur de restreindre sa liberté éditoriale, ça n’est pas anodin ; que le régulateur ait répondu en cinq lignes, cela pose la question de la nature même de cette décision (acte administratif ou réflexe reptilien ?) ; qu’enfin les autres chaînes s’y conforment malgré l’absurdité du raisonnement et les possibilités de recours, cela éveille des soupçons.

Pas des soupçons de grand complot hertzien contre Facebook et Twitter ; mais des soupçons quant à la prise de conscience ou non des médias de l’ancien monde que rien ne sera plus jamais comme avant. Qu’ils doivent considérer leurs anciens modèles économiques non comme un atout ou une exigence déontologique, mais comme un héritage criblé de dettes.

— Le boulet de la presse écrite, c’est le papier, et surtout les rotatives ; celui de la télévision, c’est le car télé, avec l’équipement et le personnel qu’il faut déplacer pour filmer cinq minutes de direct.

Pierre Boucaud a fait remarquer que c’est un ancien du Monde, Ewdy Plénel, qui avait battu à plusieurs reprises, avec Mediapart, la presse écrite à la course au scoop politique. Son analyse n’est pas inexacte : le montant des investissements nécessaires au lancement d’un journal traditionnel a longtemps entretenu la presse “old school” dans un entre-soi qui ne favorise ni l’excellence, ni l’émulation professionnelle.

Mais le phénomène ne date pas de l’émergence des médias sociaux : l’histoire du progrès humain s’est écrite au rythme des certaines grandes inventions qui ont brisé des rentes souvent plus anciennes et mieux ancrées que celles dont ont joui les métiers de l’information tout au long du XXème siècle. Les moines copistes avaient exercé leur sacerdoce pendant des siècles quand Gutenberg a détruit leur source de revenus, d’expertise et de fierté. Eux aussi ont commencé par considérer l’imprimerie comme un phénomène anecdotique ; eux aussi ont ensuite cherché à défendre un certain savoir faire prétendument indispensable ; puis ils ont disparu.

— Les médias traditionnels ont donc à réinventer leur pertinence : ce qui les rend utiles dans la chaîne de valeur de l’information.

Cette réflexion est certainement différente pour chaque métier menacé par le monde qui vient ; et il n’existe probablement pas, pour chaque métier, une seule “recette miracle” qui éviterait d’un claquement de doigts les plans sociaux aux quotidiens et la diffusion en boucle de “Secret Story” à TF1.

À Philippe Pujol, qui attendait l’arrivée massive des annonceurs papier sur le web pour voir s’équilibrer les bilans comptables de la PQR, j’ai répondu que le seul moyen de ne pas attendre jusqu’à l’extinction était de recentrer les modèles économiques non plus sur les anciens moyens de production (la rotative, l’émetteur hertzien), si massifs qu’ils exigeaient que toute l’activité du médias soit organisée autour d’eux, mais autour de la véritable utilité sociale des métiers d’information : la pertinence.

En matière de flux d’information, de reportage factuel, la pertinence est à rechercher dans le temps réel, c’est-à-dire en dehors des délais archaïques de la presse papier et de l’inertie tragi-comique des chaînes télé (pensez ici à Canal Plus, qui demande à ses journalistes de remplacer les tweets par des textos destinés à être lus à l’antenne). Elle peut aussi s’enrichir de la participation du public au travail de collecte des informations sur le terrain : Twitter n’est pas qu’un outil de diffusion, quel que soit votre nombre de followers.

S’agissant du travail d’analyse, la pertinence des anciens est battue en brèche par deux phénomènes intimement liés : la longue traine, c’est-à-dire la multiplication à l’infini des niches d’intérêt — l’opinion devient le théâtre d’une concurrence sans merci entre journalistes, personnalités publiques, blogueurs et même ménagères de moins de cinquante ans —, et l’économie du lien, qui empêche désormais de mener ses réflexions dans son coin sans non seulement lire ce qui s’écrit ailleurs, mais en plus y faire référence et s’en servir en toute loyauté.

De nombreux autres sujets ont été abordés au cours des deux heures et demie de débat. Je n’ai pas la prétention de les couvrir tous, surtout qu’une vidéo intégrale de l’événement est disponible en ligne.

Nous n’avons en tout cas pas répondu à la question-titre : “Twitter, prochain Pulitzer ?”. Mais était-ce le plus important ?


Pendant ce temps, en Iran…

Vu dans le Guardian :

En Iran, les gardiens de prison donnent des préservatifs aux criminels et les encouragent à violer systématiquement les jeunes activistes de l’opposition enfermés avec eux, selon des récits provenant de l’intérieur du système pénitentiaire du pays. Une série de lettres dramatiques écrites par des prisonniers et des familles d’activistes emprisonnés soutiennent que les autorités facilitent volontairement le viol de masse et l’utilisent comme une forme de punition.

Ça se passe de commentaires.

(via Andrew Sullivan)


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